Skip to content

Dissertation Pour Ou Contre Linternet Et Leducation

Un débat sur les finalités de l'éducation, l'ouverture de l'école sur la société, l'égalité des chances, la décentralisation.

Projet – Quelle est selon vous, dans les transformations de la société, la finalité première de l’éducation : former à un emploi, à un travail, socialiser, transmettre des valeurs ?

Gérard Aschieri – Derrière cette question transparaît en filigrane le conflit entre diverses conceptions du rôle de l’éducation. Ainsi la théorie du « capital humain » en vogue dans les réflexions économiques libérales, met en avant la fonction d’alimentation du marché du travail et l’idée que l’individu a la responsabilité de construire les parcours qui assureront son « employabilité » et dont il tirera un bénéfice financier. Dans ce cadre, la fonction sociale est réduite à l’éducation de base tandis que la fonction de transmission d’une culture, de valeurs, de formation à l’esprit critique sont occultées, sauf lorsqu’elles ont une utilité sur le marché du travail.

A l’inverse, d’autres défendent l’idée d’une école qui a le rôle d’une institution et dont la finalité première est la transmission d’une culture et destinée à former l’individu.

Il s’agit sans aucun doute d’un faux débat. En fait, l’école à une triple mission : former l’homme, le citoyen, le travailleur ; et il faut penser ces trois missions de façon complémentaire. Le système éducatif en France s’est de longue date inscrit dans un projet marqué par les valeurs de la République avec comme ambition de donner à chacun les moyens de penser le monde et la vie dans une perspective d’appropriation et de maîtrise de ceux-ci. Mais ce même système éducatif doit former aussi des acteurs économiques, en donnant à chacun les moyens d’une insertion professionnelle effective et d’une reconnaissance sociale. C’est tout cela qui fait que l’on doit parler de droit à l’éducation.

Xavier Darcos– Voilà une question dont je vous invite à venir débattre dans le cadre du grand débat national sur l’école que le gouvernement organise à partir de cet automne ! Pour ma part, j’estime que la première des finalités de l’éducation est de transmettre des savoirs. C’est par la découverte des connaissances, par l’apprentissage des règles, par l’acquisition des comportements responsables, par l’accès à une culture, que l’école doit conduire l’élève à passer progressivement de l’univers familial de l’enfance au monde exigeant et complexe des adultes. Plutôt que de dire, selon une formule propice aux dérives démagogiques : « l’élève est au centre du système éducatif », mieux vaudrait réaffirmer que l’éducation scolaire s’organise autour de la relation entre l’élève et le savoir.

Richard Descoings – Former à un emploi, à un travail, socialiser, transmettre des valeurs, ne faudrait-il pas ajouter parmi ces finalités, au champ déjà très large, l’apprentissage de savoirs et de savoir-faire (s’exprimer à l’écrit comme à l’oral) dont on sait, par défaut, combien grave est leur manque pour celles et ceux qui ne s’y sont pas soumis avec succès ? Le taux d’illettrisme est effarant dans une société comme la nôtre, qui se donne volontiers à voir comme un creuset de culture. Mais, au-delà même de la question de l’illettrisme, surgit celle d’une formation intellectuelle, culturelle commune sans laquelle il me parait un peu vain d’espérer ensuite – ou en même temps – socialiser et transmettre des valeurs.

Pour en revenir à la question de la finalité première de l’éducation, je crois que la poser ainsi conduit inéluctablement à affronter un dilemme, un double-bind, mais la noblesse de l’éducation est de poursuivre de front l’ensemble de ces objectifs. Il s’agit d’élever, au plus beau sens du terme, de porter le plus haut possible le développement personnel, la curiosité intellectuelle, l’appétence pour la compréhension du monde, le goût de l’étude et de l’effort, le sens de la civilité. Je ne crois pas que l’on puisse dissocier, dans le long et difficile processus d’éducation, la formation à être et à devenir à la fois un membre d’une communauté sociale, un citoyen et un professionnel.

Sociologues et politistes ont largement montré que le chômage est facteur de désintégration sociale. Ne pas donner progressivement aux enfants, aux adolescents, aux jeunes adultes les moyens d’une intégration professionnelle réussie, c’est donc prendre le risque grave d’échouer à atteindre les autres objectifs, ne plus servir les autres finalités de l’éducation. A l’inverse, il me parait illusoire d’organiser le parcours éducatif en fonction d’un état du marché du travail ou des technologies. La rapidité des évolutions économiques, industrielles et techniques est telle que nous ne savons plus guère dire aujourd’hui ce que seront les métiers de demain et les emplois d’après-demain. Et les recruteurs, privés ou publics, attendent souvent moins des candidats au marché du travail une adéquation immédiate à l’emploi proposé qu’une personnalité dotée de facultés de compréhension, d’initiative, d’adaptabilité et d’intégration dans des équipes. En somme, d’intelligence, au sens latin du terme. La finalité première de l’éducation est donc bien le développement de celle-ci.

Projet – Actuellement, le ministère de l’Education est aussi celui de la Jeunesse. Quels sont le sens, l’enjeu et les limites de ce regroupement ?

Gérard Aschieri – Ce regroupement aurait pu être le point de départ d’un projet ambitieux pour la jeunesse. Nous avions dans notre dernier congrès mis l’accent sur l’indispensable ambition qu’un pays comme le nôtre doit avoir pour ses jeunes : un projet fondé sur l’égalité des chances, sur l’accès de tous aux qualifications, à l’emploi, aussi bien qu’à la culture ou aux loisirs et sur la mise en place d’un ensemble de droits nouveaux. Ce regroupement aurait pu aussi permettre de repenser le rôle de l’éducation populaire et d’impulser de nouvelles synergies.

Force est de constater qu’il n’en est rien et que la politique menée par ce ministère se réduit à quelques actions, certes parfois intéressantes et louables, sans que se dessine un projet pour la jeunesse.

Xavier Darcos – Le Président de la République et le Premier ministre ont souhaité regrouper au sein d’un même ministère les services de l’Education nationale et ceux de la Jeunesse. Ceci témoigne à l’évidence d’une vision élargie de l’éducation et du souci de prendre en compte toutes les dimensions de la vie sociale des jeunes gens et jeunes filles : leur « métier » d’élève ou d’étudiant, mais aussi leurs loisirs, leurs activités et leurs engagements. L’opération « Envie d’agir » symbolise cette démarche, en favorisant et en valorisant la mobilisation des jeunes autour de projets concrets. Grâce à la nouvelle organisation du Ministère, les mouvements et associations ont pu, plus facilement, pénétrer dans les établissements scolaires pour présenter leurs actions aux jeunes. Bientôt, les livrets scolaires des adolescents feront mention de leurs activités au service de la communauté.

Richard Descoings – Cette réunion me paraît tout à fait importante. Tout d’abord, elle permet de rappeler que l’éducation ne saurait en aucun cas se limiter au parcours scolaire et, en même temps, de souligner combien il serait absurde de disjoindre ce qui se passe à l’école de la vie des élèves en dehors de celle-ci. Sans parler même des activités ludiques, sportives et culturelles, qui peuvent se dérouler aussi bien dans le cadre scolaire qu’à l’extérieur et constituent un élément-clé de l’éducation des enfants, je voudrais insister sur un point radicalement nouveau dans la formation de la jeunesse. L’école est aujourd’hui en très rude concurrence, aux yeux des enfants et des adolescents, avec ces instruments d’acculturation que sont la télévision, internet ou même les jeux proposés sur les playstations. Or le risque est très fort que cette culture, dont on ne peut nier ni la force, ni le rôle de socialisation à travers un langage et des références communes, se développe en opposition avec la culture scolaire, celle-ci au mieux l’ignorant, au pire la condamnant. Il faut donc construire des ponts, inventer des formes d’interpénétration, penser comment l’école doit tenir compte de cette concurrence.

A un second titre, cette réunion de l’éducation et de la jeunesse me paraît utile. Elle rappelle à ceux qui ont la chance de poursuivre des études après la fin de la scolarité obligatoire, et plus encore dans l’enseignement supérieur, que seule une minorité des classes d’âge entre 16 et 23 ans se trouve dans cette situation. Lorsque je vois des étudiants réclamer un salaire ou une allocation dite d’autonomie, alors que les jeunes sans ressources n’ont pas même droit au RMI (on ne peut l’obtenir qu’après 25 ans), je crois qu’il n’est pas mauvais que le ministre de l’Education nationale puisse rappeler les préoccupations et les attentes des jeunes sortis précocement du système éducatif.

Projet – Quels partages et quels partenariats soutenir entre l’université, l’école, la famille, les autres lieux de socialisation des jeunes (quartier, mouvements, etc.) et l’univers de l’entreprise ?

Gérard Aschieri – A coup sûr, des partenariats nouveaux sont indispensables plutôt que des « partages ». Tout montre combien une action globale est nécessaire qui, dans l’école, implique le travail en équipe et qui doit reposer sur la collaboration entre les divers services publics et entre les services publics et le secteur privé.

Mais pour que ce partenariat soit efficace, pour éviter les risques de subordination de l’Ecole à une logique marchande, il importe de définir les objectifs : pour nous, notamment, l’accès de la masse des jeunes aux qualifications indispensables, la lutte contre l’échec scolaire, la résorption des inégalités. C’est à partir de ces objectifs que l’on peut penser les partenariats et les collaborations et non décider a priori que tel ou tel partage est indispensable, par exemple pour transférer des charges.

Enfin – c’est une évidence –, les rôles et spécificités de chacun doivent être bien définis et chacun doit disposer des moyens adéquats pour jouer son rôle.

Xavier Darcos – Il faut, dans ce domaine, éviter deux écueils : celui de la sanctuarisation et celui du mercantilisme. La sanctuarisation conduirait à écarter délibérément les jeunes de tout contact avec les entreprises et les acteurs économiques, qui sont les forces vives de la nation dans la compétition mondiale au sein de laquelle nous sommes, que nous le voulions ou non, engagés. Le mercantilisme, ce serait assujettir le dispositif de formation aux besoins immédiats de la production et subordonner toutes les activités organisées pour les jeunes à des objectifs publicitaires.

Le gouvernement se garde de tomber dans l’un ou l’autre de ces extrêmes :

– il refuse avec détermination, dans toutes les instances internationales, la « marchandisation » de l’éducation ;

– il s’attache à maintenir la France dans le peloton de tête de l’économie du savoir, car la première richesse d’un pays réside dans le niveau d’éducation de sa population.

Richard Descoings – Si l’on admet que l’une des finalités de l’école est de permettre à l’avenir une intégration réussie sur le marché du travail, il serait bon que soit peu à peu développée une connaissance des entreprises, de leur logique, de leur organisation et de leur fonctionnement plutôt que de renvoyer à une rupture brutale entre le milieu scolaire et celui des entreprises au moment de la recherche du premier emploi. Symétriquement, la responsabilisation des entreprises dans la participation à l’investissement éducatif résulterait d’une meilleure connaissance de ce que sont les élèves et les enseignants aujourd’hui, de leurs craintes et de leurs aspirations.

Ne serait-il pas souhaitable de donner une autre image de l’entreprise que celle véhiculée par les chaînes de télévision à travers les fermetures d’usines ou les indemnités de licenciement de grands patrons ?

Projet – Comment concilier égalité des chances et formation adaptée à chacun ? Quel bilan du collège unique ? Que faire face à l’échec scolaire ?

Gérard Aschieri – Cette question est centrale pour l’avenir du système éducatif. Et on aurait tort de la limiter à la question du collège dit « unique ». En effet il s’agit d’avoir un double objectif : accroître sensiblement le pourcentage de jeunes qui atteignent les qualifications de niveau baccalauréat et au-delà, et simultanément faire qu’aucun jeune ne reste sans qualification. Il faut donc travailler aussi bien sur l’amont (l’école) que sur l’aval (les formations en lycée).

Il faut pour lutter contre l’échec essayer de passer à tous les niveaux d’une logique de remédiation à une logique de prévention. Pour cela il est indispensable de mettre en place un suivi plus individualisé des élèves en difficulté et développer le travail d’équipes pluri-professionnelles. Il importe aussi de revoir les contenus d’enseignement, réduire les hiérarchies disciplinaires, valoriser les diverses capacités et prendre en compte ce qui constitue la culture des jeunes. A cet égard, l’existence de voies diversifiées peut être un moyen d’accroître la réussite mais peut aussi être une source d’exclusion reproduisant les inégalités sociales : il est donc essentiel que le choix ne soit pas trop précoce et qu’existent systématiquement des passerelles et des possibilités de poursuite d’études.

Xavier Darcos – Vous connaissez cette statistique inacceptable : 158 000 jeunes quittent chaque année le système éducatif sans aucune qualification. Pour réduire la cohorte de ces laissés pour compte, nous agissons à tous les niveaux d’enseignement :

– au primaire, nous menons un combat déterminé contre l’illettrisme, auquel nous consacrons des effectifs importants, car sans l’accès à l’écrit, tous les apprentissages ultérieurs sont évidemment compromis ;

– au collège, il faut rompre avec l’idéologie de l’uniformité, qui prétend fondre dans le creuset mythique du « collège unique » des adolescents aux maturités, aux aptitudes, aux goûts extrêmement hétérogènes. Nous voulons un collège réellement pour tous : sans renoncer à l’acquisition d’un socle commun de savoirs fondamentaux, il faut accompagner tous les élèves dans la reconnaissance de leurs talents et les aider à découvrir leur propre voie de réussite. Il ne s’agit pas de revenir à une orientation précoce, mais de proposer aux élèves en grande difficulté, en accord avec leur famille, des parcours de formation diversifiés, passant notamment par l’alternance entre le collège et le lycée professionnel, voire l’entreprise ;

- au lycée, il importe d’utiliser pleinement le large éventail offert par les trois voies de formations existantes : générale, technologique et professionnelle. Trop d’élèves restent, par manque d’information ou par conformisme social, dans la voie générale, mal adaptée à leurs aspirations, alors qu’ils pourraient mieux s’épanouir dans les autres voies de formation. C’est pourquoi nous nous engageons pour la valorisation des enseignements techniques et professionnels.

Richard Descoings – Je ne me prononcerai pas sur la question du collège unique que je ne connais pas suffisamment bien. Mais je voudrais rappeler que le principe d’égalité aujourd’hui consiste à appliquer les mêmes règles à des personnes qui se trouvent dans les mêmes situations. Et on ne peut soutenir que la situation des élèves est identique dans tous les collèges et les lycées de France. Les degrés d’homogénéité culturelle, d’engagement familial au soutien des études, de niveau de vie et de taux de chômage des parents, de sentiment de sécurité, bref de tout ce que l’on appelle le capital humain, peuvent changer du tout au tout d’un établissement ou d’une région à l’autre. Ma conviction est qu’il n’y a pas d’autre solution pour gagner le pari difficile de l’éducation que de tenir compte dans une large mesure de ce qu’est chaque élève. L’école ne peut remplir son rôle d’unification et d’arasement des inégalités sociales en ignorant les différences sociologiques. Je crois que l’égalité des chances est servie par la pluralité des méthodes associée à un même niveau élevé d’exigence.

Projet – Donner davantage de responsabilités à des échelons locaux (régions, départements et communes), est-ce permettre une plus grande ouverture et intégration des systèmes de formation, une meilleure réactivité, de meilleurs partenariats…, n’est-ce pas aussi en transformer les finalités ?

Gérard Aschieri – En fait, c’est la question des finalités qui est première : que recherche-t-on lorsque l’on veut donner plus de responsabilités à des échelons locaux ? Quelles avancées cela permettra-t-il et quels problèmes vis-à-vis des missions des services publics ? En effet à l’évidence les choix d’organisation ont des conséquences sur les missions des services publics. Et si le projet gouvernemental de décentralisation a suscité tant d’oppositions, c’est sans doute parce que la question des finalités n’a pas été traitée en préalable.

Xavier Darcos – Non, donner plus de poids aux responsables locaux dans la gestion de l’école ne détournera pas celle-ci de ses finalités. Pourquoi l’électeur, lorsqu’il vote aux élections municipales, cantonales ou régionales serait-il moins attentif à la qualité du système éducatif que lorsqu’il s’exprime pour élire son député ? Pourquoi l’élu local serait-il moins attaché que le Parlementaire ou le Ministre à la bonne marche des établissements scolaires implantés sur le territoire dont il a la charge ? S’il est un domaine où tout le monde s’accorde à reconnaître que l’école a progressé ces vingt dernières années, c’est bien celui des bâtiments scolaires et de l’équipement des établissements ; or c’est précisément la compétence qui a été confiée aux collectivités territoriales par les premières lois de décentralisation.

Oui, la future loi de décentralisation – et plus encore la loi d’orientation que nous projetons de faire aboutir en 2004 – affirmeront les finalités que la Nation assigne à son école et garantiront les principes d’organisation du système éducatif. C’est à l’intérieur de ce cadre national que nous souhaitons voir se développer les initiatives des communes, des départements et des régions pour faire progresser l’école et l’adapter toujours mieux aux réalités locales.

Richard Descoings – Voilà plus d’un siècle que les communes ont la responsabilité des bâtiments et des personnels administratifs des écoles primaires. La décentralisation aux départements et aux régions, au début des années 80, de la construction, de l’équipement et de l’entretien des collèges et lycées s’est traduite par une amélioration sans précédent. Ce qui doit être maintenu, et peut-être rétabli, à l’échelon national, c’est bien la définition des finalités du système éducatif. Le grand débat sur l’école qui vient d’être lancé en est la preuve et le moyen. Que les collectivités locales et les entreprises participent plus à l’effort collectif pour donner à notre système éducatif les moyens de remplir ses missions me paraît hautement souhaitable.





Introduction

Le degré auquel les nouvelles technologies vont influencer notre existence dans le futur est encore incertain, mais il est d’ores et déjà possible de tirer quelques leçons des tendances actuellement discernables. Dans la brève revue qui suit, l’impact potentiel des nouvelles technologies dans le domaine de l’éducation et de la santé sera d’abord discuté. Dans un deuxième temps, nous nous interrogerons sur les risques liés à l’utilisation d’internet par les adolescents. Nous terminerons sur quelques considérations dans le domaine de la prévention. Les adolescents sont d’importants utilisateurs des nouveaux outils que sont le téléphone mobile (Natel), les lecteurs numériques portatifs et autres outils offrant l’opportunité en un seul clic d’avoir accès à internet. Relevons que les adolescents ont tendance à se familiariser avec tous ces instruments beaucoup plus rapidement que les adultes. En fait, la génération adolescente actuelle est née bien après les premiers ordinateurs et pour la majorité après l’invention du World Wide Web (1989) et sa diffusion. En même temps, il faut savoir que cette nouvelle industrie cible cette tranche de la population d’une façon très efficace et parfois même l’exploite de manière éhontée.

Les adolescents de toutes les régions du monde ont largement intégré ces nouvelles technologies dans leur vie courante. Selon les plus récentes statistiques de l’Office fédéral des statistiques, 91% des jeunes âgés entre quatorze et dix-neuf ans habitant la Suisse utilisent internet plusieurs fois par semaine (OFS 2008). Cet engouement s’est rapidement déployé des deux côtés de l’Atlantique, bien qu’il semble encore plus important dans les sociétés asiatiques comme en témoigne le nombre d’articles scientifiques portant sur ce sujet et provenant de pays tels le Japon et la Corée. Il ne faudrait pas non plus sous-estimer l’opportunité que représentent les communications sans fil dans les pays à faible ou moyen revenu. Dans différents pays d’Afrique, les jeunes, mais aussi les adultes, ont d’emblée passé à l’utilisation du téléphone portable ou de la Wi-Fi (réseau sans fil haut débit à internet) sans devoir dépenser en infrastructures des câbles et des installations nécessaires à l’exploitation traditionnelle de la radio, de la télévision ou du téléphone. Cet accès immédiat à une information planétaire représente pour ces pays, et notamment pour leurs adolescents, un potentiel de développement que l’on peine encore à mesurer. Un certain nombre de pays africains l’ont bien compris et en tirent maintenant profit. Par exemple, des processus de monitoring de différents comportements de santé à l’aide de téléphones portables ou d’ordinateurs de poche ont été mis en place qui permettent l’obtention de données auparavant difficiles à collecter.1,2

Enfin, l’une des difficultés pour les adultes confrontés à ces nouvelles technologies est de suivre le rythme effréné des innovations dans ce domaine. Autant les adolescents sont capables de maîtriser très rapidement tous ces progrès, toutes ces nouvelles avancées technologiques, autant les adultes ont, de leur côté, davantage de difficultés à s’adapter. Nous entrons ainsi dans une situation que Margaret Mead a qualifiée de société post-transitionnelle,3 dans laquelle les informations ne passent plus, comme c’était le cas traditionnellement, des anciens aux jeunes, mais bien au contraire, des jeunes aux plus anciens. Il s’agit, pour les adultes, de le reconnaître humblement et d’y voir une opportunité plutôt qu’un risque !

Impact éducatif des nouvelles technologies

Souvent les parents, les éducateurs, les professionnels de la santé, et même les politiciens tendent à diaboliser les nouvelles technologies comme une source d’incitation à la violence, à la pornographie ou encore comme source de conduites de dépendance (surtout envers les jeux en ligne). Bien que ce constat s’applique à une minorité d’adolescents, en général vulnérables, la majorité des jeunes, garçons autant que filles, s’adapte relativement bien à ces nouveaux outils et leur font dans leur existence courante la place qui leur est due.

Dans le domaine de l’éducation et des apprentissages, internet constitue une source unique et précieuse d’informations pour tous les adolescents.4-6 A travers les ressources de recherche comme Google ou Yahoo, les outils encyclopédiques tels que Wikipedia, ou l’archivage vidéo qu’offre YouTube, les jeunes se voient stimulés dans leur curiosité et assistés dans la préparation de présentations ou de documents. A preuve, une récente étude a démontré que l’utilisation modérée d’internet amenait une progression académique plus favorable, comparée à une non-utilisation ou à un usage excessif.7 Il reste par ailleurs important que les jeunes soient accompagnés dans ces découvertes par des adultes et leurs enseignants. D’une part, ils sont peu conscients des risques liés au plagiat, et d’autre part, ils peinent parfois à utiliser leur esprit critique et à faire le tri entre des informations de qualité et des contenus beaucoup moins valides, voire franchement prosélytes. Internet représente également un mode de socialisation précieux pour les jeunes, qui découvrent à travers les forums d’autres personnes de leur âge intéressées par les mêmes domaines, peuvent échanger des idées, ceci non seulement au plan local, mais parfois au-delà des frontières.8 Les forums de toutes sortes, plus ou moins interactifs, constituent ainsi un potentiel d’échanges stimulants, incitant les adolescents à mieux découvrir et explorer leur environnement, le fonctionnement du monde qui les entoure, voire à développer des idéaux. A ceux des jeunes souffrant de manque de confiance, de timidité, voire d’inhibition, internet offre la possibilité de faire un premier pas pour sortir de leur isolement.8,9

Pour les jeunes souffrant d’un handicap ou d’une maladie chronique, le téléphone portable et internet constituent un moyen de compenser l’isolement dans lequel, des hospitalisations fréquentes ou des alitements prolongés, leur maladie les plongent.10,11 Ils peuvent notamment, à travers des sites spécialisés, échanger des expériences ou des émotions avec d’autres adolescents placés dans des situations similaires. Certains d’entre eux, surtout à partir du milieu de l’adolescence, sont capables d’aller chercher sur internet des informations sur leur maladie et sur leur traitement, augmentant du même coup le sentiment de contrôle qu’ils ont sur leur affection. Finalement, de plus en plus de professionnels de la santé utilisent les nouvelles technologies pour améliorer l’adhérence thérapeutique de leurs jeunes patients, avec des procédés automatiques de rappels de prise de médicaments par exemple, ou de rappels de rendez-vous, ou enfin la possibilité de leur communiquer les résultats de certains tests de laboratoire.12 Ces technologies soulèvent un certain nombre de questions importantes en ce qui concerne le stockage et la confidentialité des données qui ne sont actuellement pas résolues complètement.

Nouvelles technologies comme source d’informations sur la santé

Depuis dix à quinze ans, un certain nombre de sites internet se sont développés à l’intention des adolescents et des jeunes adultes pour fournir des informations sur la santé, délivrer des messages préventifs, voire répondre à des questions individuelles sur des problèmes de santé.2,13-15 A l’heure actuelle, il en existe dans différentes langues comme l’anglais, le français, l’espagnol ou encore le russe (cf. le site suisse romand ciao : www.ciao.ch ou encore en anglais www.goaskalice.columbia.edu ou www.teenagehealthfreak.org). Une partie des sites de ce type sont supervisés, voire même entièrement animés par des professionnels. Dans cette perspective, il faut souligner le rôle important que joue une agence non gouvernementale localisée à Genève qui s’appelle Health on the Net (HON/www.hon.ch),16 qui peut accréditer les sites de cette nature et témoigner de leur qualité et de leur sérieux. Il faut en effet reconnaître qu’il existe une multitude de sites de nature médicale ou paramédicale dont les contenus sont d’une qualité plus que douteuse, quand ils ne proposent pas franchement des messages contre-productifs, voire dangereux pour la santé.17

Les meilleurs sites pour les jeunes sont ceux qui offrent une possibilité d’interaction. Le site Ciao, qui existe depuis plus de dix ans en Suisse romande, offre une telle possibilité :15 il fournit un accès aux questions posées par les jeunes ainsi qu’aux réponses qui leur ont été données, et tout le système est régi par un principe de confidentialité absolue, les questions et les réponses étant fournies sous pseudonyme. Ce site propose, outre ce service de questions-réponses (avec un moteur de recherche efficace par thème), des informations plus globales sur toute une série de thèmes comme la santé en général, la sexualité, l’usage de substances, la violence, la santé mentale et le suicide. Ciao a d’ailleurs, au fil du temps, étendu ses activités hors du champ de la santé et propose également des informations et des échanges autour de thématiques comme la religion, la politique, la justice, les loisirs, les relations interpersonnelles. De tels sites constituent non seulement une très riche source d’informations pour les adolescents, mais aussi une ressource en termes de formation : il est en effet très utile pour les professionnels qui côtoient les adolescents d’aller visiter de tels sites et de voir les représentations que les jeunes se font de différentes thématiques, de même que les questions qu’ils sont amenés à poser. De façon plus spécifique, les jeunes médecins en formation peuvent, en lisant les réponses qui ont été apportées aux questions posées sous pseudonyme, réaliser de quelle manière on peut adapter son langage et répondre de façon relativement concise à toute une série de situations.

Nouvelles technologies : aussi une source de risques

Au-delà des aspects positifs qui viennent d’être énumérés et qui méritent d’être pleinement pris en compte par les parents, les éducateurs et les professionnels de la santé, force est de reconnaître que l’utilisation des nouvelles technologies par les adolescents pose toute une série de questions difficiles à maîtriser, voire de risques véritables. L’un des premiers enjeux réside dans la difficulté pour les adolescents de mesurer la validité des informations qu’ils trouvent. Dans cette perspective, il est très important que les parents et les adultes gravitant dans l’entourage de ces jeunes assurent, surtout en début d’adolescence, un certain contrôle sur l’utilisation que ceux-ci font de l’ordinateur ou de leur téléphone portable. Beaucoup d’adolescents éprouvent de la difficulté à faire la part de ce qui est réel et de ce qui est virtuel ; beaucoup d’entre eux ne sont pas au fait de la législation en vigueur. Ainsi, certains jeunes installent sur les réseaux sociaux tels Facebook et MySpace, leur blog facilement accessible, des informations très confidentielles ou y placent des critiques, voire des injures par rapport à des personnes reconnaissables, sans se douter qu’ils peuvent être poursuivis pour diffamation. Ceci a même mené dans certaines Facultés de médecine américaines à des verbalisations et même à l’exclusion de certains étudiants.18 D’autres échangent par téléphone portable des images pornographiques ou des scènes de déshabillage sans réaliser que ces images peuvent ensuite être diffusées plus largement suite à des erreurs de manipulation ou par la volonté de leur récipiendaire.

Un autre risque potentiel a fait l’objet d’un certain nombre de publications ces dernières années, celui de ce qu’il est d’usage d’appeler le cyberbullying, soit le harcèlement à travers internet :19-21 des adolescents sont pris comme cible par certains de leurs camarades ou des adolescents plus âgés et se voient confrontés régulièrement à des commentaires dénigrants ou à des menaces. Tout comme le harcèlement en cour d’école, une telle conduite a des répercussions psychiques manifestes sur les jeunes qui en sont les victimes, en termes d’image de soi et de santé mentale.

Une thématique encore largement discutée est celle de la violence induite par les jeux disponibles en ligne.22,23 Il s’agit là d’un vieux débat qui a débuté il y a trois ou quatre décennies avec l’apparition de séries plus ou moins violentes à la télévision. Plusieurs métanalyses effectuées récemment semblent démontrer un effet incitatif de films et de jeux violents, surtout chez les enfants et les jeunes adolescents.24,25 Il semblerait donc raisonnable d’éviter d’exposer les moins de quinze-seize ans à ce type d’activité. Reste que le risque de passage à l’acte agressif peut probablement être largement réduit par la présence d’adultes responsables, capables de reprendre avec leur enfant les émotions et réactions qu’entraînent de tels médias.

Par ailleurs, les scènes de violence et la pornographie qui apparaissent souvent sur l’écran sans que les jeunes les aient véritablement recherchées, et très spécialement lorsque ces activités se font en dehors des adultes, peuvent chez de jeunes adolescents, créer des troubles ou une distorsion de la perception de la réalité. L’échange d’images érotiques, d’obscénités, de plus en plus fréquent grâce aux SMS et à travers les blogs signe l’incapacité de très jeunes adolescents de discriminer ce qui est privé de ce qui est public. Cette nouvelle réalité et ses conséquences sur le comportement des adolescents restent malgré tout encore à éclaircir. Dans certains cas, le transfert d’informations ou d’adresses sur les sites d’échanges et de rencontres peut amener les jeunes à affronter des situations potentiellement dangereuses. Ainsi en va-t-il de jeunes filles ou de jeunes gens qui prennent rendez-vous avec des personnes qui leur sont complètement étrangères en vue d’échanges sexuels.

Finalement, un certain nombre de sites prosélytes ont été développés, qui encouragent jeunes et moins jeunes à l’adoption de comportements spécifiquement dangereux pour la santé. Ainsi en va-t-il des sites d’anorexiques26 ou consacrés aux troubles alimentaires, qui fournissent aux jeunes des informations sur la manière de poursuivre leur maladie. Ainsi en va-t-il aussi de sites incitant à des conduites suicidaires,27 ou encore vantant la consommation de substances et d’alcool. Ils semblent malheureusement influencer le comportement des jeunes qui les consultent.28 Un certain nombre de pays ont développé des programmes spécifiques visant l’éducation des jeunes gens à l’utilisation de ces outils. Force est de constater que si un certain nombre d’initiatives semi-privées ont été prises dans différents cantons suisses, cela est loin d’être la règle, et il est temps que les autorités scolaires et politiques prennent la mesure de ce phénomène et y apportent une réponse adéquate.

Cyberdépendance

La cyberdépendance représente une thématique largement abordée déjà dans les revues spécialisées.29-31 En effet, un certain nombre d’adolescents, parfois de façon très précoce, sont pris dans des conduites de dépendance importante vis-à-vis d’internet. Il faut reconnaître qu’il est fort malaisé de délimiter une frontière entre un comportement acceptable et normatif d’une part et un comportement problématique, voire franchement addictif d’autre part. Il n’est ici pas seulement question du nombre d’heures passées devant l’ordinateur mais aussi du type d’activités menées et des raisons pour lesquelles les jeunes y ont recours. Une définition stricte de la cyberdépendance reste encore à établir et plusieurs acteurs souhaitent son établissement dans les prochains compendiums diagnostiques. Malgré tout, un indicateur parmi d’autres est l’incapacité que les jeunes auraient à s’extraire de leur activité d’internet même lorsqu’ils ne sont pas directement en présence de l’ordinateur. Ainsi, certains jeunes continuent à réfléchir à leur partie de jeu ou à leurs échanges le soir, la nuit, à l’école, etc. Un autre indicateur est un chamboulement des horaires diurnes et nocturnes (avec ou sans troubles du sommeil). Un indicateur supplémentaire est sans doute le rapport que le jeune établit avec la machine : quelle que soit la nature des activités menées par le jeune, les adolescents qui voient dans cette activité avant tout une source d’excitation sont probablement plus à risque de devenir dépendants que ceux qui manifestent avant tout le désir d’établir des contacts avec autrui, de construire des mondes imaginaires ou d’explorer des informations contenues sur le Net.8 Dans cette perspective, les jeux de type MMORPG (massively multiplayer online role-playing game), soit des jeux en ligne impliquant de très nombreux joueurs en temps réel, comportent un risque de dépendance plus important que d’autres formes d’utilisation d’internet, dans la mesure où les bénéfices obtenus à travers le jeu augmentent au fur et à mesure du temps passé devant l’écran.29

Quelle prévention ?

On manque encore de données fiables sur l’efficacité plus ou moins grande de diverses mesures de prévention. Les quelques propositions qui suivent représentent donc plutôt des conseils de bon sens que des stratégies dûment validées. Au sein de la famille, et surtout auprès de jeunes adolescents, les parents devraient s’intéresser activement aux échanges que leurs enfants adolescents entretiennent avec les différents outils multimédias. En discutant avec eux de l’intérêt qu’ils portent à telle ou telle activité, en gardant un dialogue régulier, ils se tiennent au courant de l’évolution de leur enfant. L’utilisation de filtres s’avère sans doute utile durant l’enfance. A l’adolescence, il est probablement important de laisser un certain espace d’intimité et de liberté aux jeunes, sans vouloir à tout prix tout contrôler, et c’est dans le dialogue que s’installe la meilleure des préventions. Certains experts avancent qu’une limite d’une à deux heures d’utilisation de ces nouveaux médias devrait être privilégiée. Dans une période où internet et ses mondes virtuels changent rapidement, de tels types de recommandations précises et figées sont à prendre avec circonspection et un jugement aguerri reste à privilégier.

L’école devrait également instituer progressivement une initiation et une sensibilisation non seulement à l’utilisation de l’ordinateur et de l’internet, ce qu’elle fait déjà en partie, mais aux risques liés à l’utilisation de tous les autres instruments électroniques disponibles. Il serait notamment utile que le cadre légal et les risques de dérapages de différentes situations soient explicités auprès de tous les élèves à un moment ou à un autre de leur scolarité. Enfin, les professionnels de la santé qui rencontrent des adolescents doivent aborder systématiquement, pas nécessairement au cours de chaque consultation, mais surtout lorsque leurs patients consultent pour des problèmes de fatigue, de sommeil, ou de déprime, des questions tournant autour de l’utilisation d’internet et des nouvelles technologies. En effet, les adolescents ne parlent pas du tout spontanément de leur comportement dans ce domaine, qu’ils considèrent la plupart du temps comme totalement non problématique.

Implications pratiques

> Il vaut la peine d’investiguer systématiquement l’usage que l’adolescent fait des nouvelles technologies dans toute anamnèse ciblant les habitudes de vie

> Les parents doivent être encouragés à s’intéresser aux jeux et autres activités menées avec l’ordinateur, surtout jusque vers l’âge de seize, dix-sept ans

> Il faut éviter de diaboliser l’usage d’internet, des jeux électroniques ou des sites de messages ou de forum